Rien écrit depuis décembre. Pas un mot, pas une trace. Difficile de dire le pourquoi de ce néant, d'expliquer, de justifier. L'écriture m'a semble -t-il abandonnée pour un temps je l'espère. Sans doute concentrée sur les choses à vivre, sans que l'expression ne soit primordiale. Et cependant aujourd'hui il apparaît comme un manque à être, un manque à dire.

   Je crois que j'ai perdu les mots, leur nécessité, leur partage aussi. J'ai vécu les choses dans l'intime de l'être, sans la distance des choses à soi,  de soi aux autres. Je me suis repliée, j'ai protégé mon enceinte, à tort sans doute, puisque l'attaque vient de l'intérieur même de ma chair.

   J'avais été ébranlée par la lecture de l'ouvrage d'Emmnanuel Carrère, "D'autres vies que la mienne", ébranlée au plus profond de l'être, de ces lectures dont on ne sort pas indemne, mais transformée, régénérée. Sans doute parce que l'essentiel y était exprimé, sans fard.

  Aujourd'hui je suis atteinte de ce mal qui me ronge de l'intérieur. J'oscille entre combat et abattement. Entre nécessité et abandon, entre courage et peur. J'ai peur de mourir, oui vraiment je le conçois. Je n'aimerais pas cependant que les croyants essayent de me rallier à leur foi, bouddhistes, catholiques, ou autres précheurs, sans compter les charlatans du bien-être. J'ai fait le tour de ce qui me paraît fondamental, et j'aimerais que mes amis ne tentent pas de m'embarquer dans leur destinée, car j'ai aussi la mienne.

  La maladie se déclare, alors même que nous avons décidé de changer de vie, de changer de lieu, de dépoussierer nos existences endormies. La maison est en vente, la maison dans laquelle nous avons  tant rêvé, et qui aujourd'hui nous pèse, ne nous inspire plus guère. A la croisée des chemins, unis, nous aspirons à une vie plus sage, sans trop de déplacements, une vie où tout est à portée, à deux pas de tout.

  Aujourd'hui nous sommes suspendus à une décision qui viendra de l'extérieur, et nous attendons le sésame qui nous ouvrira une autre vie. La concurrence pour la mutation sera rude, nous nous en remettons donc au sort, il faudra attendre la fin du mois de juin, pour savoir si notre pari en valait la peine. Au coeur de l'aventure pourtant, il y a ce nouvel hôte, Mamz'elle la bestiole, le cancer avec lequel il faut désormais composer. Les jours suivant la nouvelle ont été rudes, pleins du vide qu'envahit la sidération, de ce vide qui pénètre la force pour mieux la dévaster. Ensuite il y a la cohorte des croyants en tous genres qui vous donnent le chemin à suivre pour guérir ou simplement comprendre. Et je n'en veux pas, je ne réclame rien, je puise seulement la force de ma guérison dans les précieux liens humains que nous tissons, sans rien d'autre, sans subterfurge, sans attendre un miracle ou une compréhension.

   Pourquoi toujours comprendre ? Et s'il n'y avait rien à comprendre précisément dans l'irruption de la bestiole, et si tout n'était qu'imprévoyance ? Cette façon de surgir alors qu'on n'est pas invité, pas même attendu ? Je réalise à quel point l'irrationnel, le non-sens font peur. Car il faut toujours comprendre, chercher un sens, faire un état des lieux, saisir la leçon de la vie. Et pourquoi donc ? Et si c'était ça aussi la vie ? Le surgissement de ce qui fait non-sens ? L'irrationnel ? L'absurde ? Ce qui fait horreur à la raison elle-même, habituée aux explications, à la logique du sens, à la cohérence. C'est là que l'existence peut devenir tragique, lorsque le non-sens est perçu, accepté comme tel, et non contourné. La thèse de Camus, dans le mythe de Sisyphe. Ma conception de la vie également, car j'ai toujours connu en moi cet aspect tragique de l'existence, qui me traverse, précisément sans me dévaster, c'est celà qui fait sens aussi, la présence du non-sens, ou de l'absurde, peu importent les mots d'ailleurs.

  Nous sommes à la croisée des chemins, laissant entrer dans nos vies le risque, le changement, l'incertitude et le vivant.