_DSC0459-Modifier-Modifier Photo par Lui

     Le 13 novembre 2015 a marqué notre vie, la vie de nos enfants en âge de réfléchir, de mûrir leur monde de demain. Notre vie a pris quelque rudesse sans doute, les choses ne sont plus "comme avant". La menace est pesante, chaque jour, comme une pensée sybilline, une pensée en arrière du danger qui guette, de ce qui pourrait avoir lieu, de ce qui deviendrait le Lieu- tenant de nos existences. Nulle paranoïa et tant d'espoir, de tranquillité mélangés, comme un paradoxe. Ma conscience avait entrouvert pourtant la possibilité de nos morts, menaçant nos vies fragiles d'un accident brutal, comme l'effraction d'un réel  bouleversant nos équilibres. Mais là-dedans, nulle perversion, le sort en était jeté. Aujourd'hui rien de tel, le réel fortuit se veut grimaçant de haine, et de mépris. C'est tout un monde qui s'écroule, notre monde, et nos sidérations n'y pourront rien. Le Mal a pris le visage d'hommes et de femmes sans âge, au délire insensé que nos valeurs de paix ne pourront arrêter sans le jeu de forces et de ruses. Nos vies ont pris cent ans d'un coup, l'innocence nous abandonne. Nous nous armons de prudence, nous sommes aux aguets.

   Le terrorisme a appelé à "l'assassinat des enseignants de la laïcité". J'ai conscience de la menace et des comportements qu'il engendre. Nombre d'enseignants sont terrifiés, beaucoup sont en arrêt, d'autres montent au créneau. Les passions se déchaînent, les comportements s'emportent. la folie nous guette. Je suis un être libre, que la menace ne fera pas plier. La conscience des choses ouvre la voie de la responsabilitié. Je n'enseigne pas la laïcité comme on prêche. J'approfondis ce qui en elle est essentiel pour bâtir une République unie et plurielle. Je comprends le cadre qui permet à la pensée de se déployer, sans que l'autorité de la politique ou de la croyance n'interfèrent par leurs dogmes incontestés. 

   Je décide que mon cours est un espace ou la paix se construit, dans l'écoute de ce qui diffère et fait grandir. J'enseigne avec la largesse des Gens qui aiment sans compter. Autour de moi pourtant, la colère est de mise, l'institution est malade, en perte de repères, en perte de pensée. Ce n'est pas d'aujourd'hui, la violence qu'elle génère, laissant dans la peine et le déni des professeurs en souffrance, se cachant et masquant aux autres la réalité des choses, vieille mécanique aux rouages rouillés et inadaptés au monde, pourfendeuse de morale insensible à l'humanité même, fossoyeuse de talents brisés, entremetteuse de carriéristes aux dents acérées.

   Je rencontre chaque parent, je les écoute, me parler de leur détresse, de leurs attentes, de leur espoir. Je rencontre des mères, mères soumises, mères libres, mères esseulées. Je fais en sorte d'assouplir les colères. Je ne sauve pas le monde, ce serait bien orgueilleux, j'y contribue un peu, comme un lien qu'il s'agit de refaire après qu'il se soit défait.

  Je n'ai vraiment pas peur, Il faudrait être fou pour renoncer aux valeurs qui font de l'homme un Homme.

  Je suis bouleversée par l'ouvrage d'Hélène Gestern, Portrait d'après blessure. Je n'en suis pas sortie indemne, je n'en suis pas sortie tout court. L'histoire est belle, dure et pudique. Elle pourrait être mon histoire, ou encore la votre. Elle est un fragment de vie posé sur un chevalet, sublimé par le regard de l'artiste qui voit au-delà du visible, loin dans la profondeur des âmes. Plongeant au coeur des êtres, elle se donne, impudique et extrême comme un fragment de chair et d'âme mêlés au cortège des sentiments humains.