_DSC7629b&w  Photo par Lui

     Je suis au repos, je suis en repli. Mes premières vraies vacances, composées d'un temps amorti, d'un temps comme on le désire. Entre quotidien présent et lectures intensives. Goûter enfin le jour qui pointe, avec lui les senteurs, les promesses, les parenthèses. Mon corps est aujourd'hui remis tout entier de sa traversée difficile. Je marche et vis sans douleur, Et même si cela était, je sais les douleurs de l'âme bien plus insidieuses que celles du corps. De celles-là non plus je ne peux me plaindre. L'âme s'est allégée c'est certain; la paix semble avoir gagné du terrain sur les rancoeurs et les obsessions, et le passé qui alourdit. Une renaissance, comme celle que vit mon père, dans le même temps. C'est étrange comme les liens de l'amour peuvent à ce point compter, malgré les temps infinis de la séparation. Savoir mon père heureux comme il y a vingt ans, me rend à moi-même ma jeunesse, malgré les ans qui passent et ne s'arrêtent. 

     Je fais des listes, des choses à faire. Ranger, vider, nettoyer notre maison, lui faire peau neuve. Chaque jour une chose, sans peine, sans lassitude, et pour le reste, écouter les enfants, être avec eux, et puis lire beaucoup, parce qu'après c'est plus difficile. Goûter au temps des choses qui sont dans l'instant. Apprécier le concert au pied de l'église de l'orchestre de la chambre d'hôte; Fermer les yeux pour mieux saisir le son, l'âme, le mot. Aimer s'entourer des instruments qui disent mieux que les mots, la contrebasse, le violoncelle, le saxo, la voix. Se perdre dans l'âge des musiques, entre baroque, classique, jazz et contemporain. Aimer se perdre avec eux, pour la beauté des choses. Sentir là le lien entre les âmes, qui nous fait être plus humains, plus fragiles voués à la finitude comme à l'élévation.

     Je fais des rêves de fin du monde. Dans chaque séquence, il ne nous reste que quelques heures à vivre. Déjà quelques façades s'effondrent. Je ne suis pas inquiète, juste concentrée sur l'instant. Mathilde me dit que je dois me sauver seule; je luis réponds alors que ce sera nous cinq ou personne. Je m'éveille alors. Quel sens ont ces rêves ? Une page sans doute se tourne, dans ma vie, dans l'après de l'accident, dans le travail, dans les liens avec mes parents. Mais je ressens la force de la famille comme un absolu qu'il faut protéger de l'adversité, de l'impermanence aussi. 

    Lui et moi nous sommes différents, comme le chêne et le roseau. Pourtant sans Lui, ma vie tangue et manque de fléchir. Il est Lui qui sublime les visages, soucieux de saisir l'existence dans l'instant. Je suis loin des images, tout près des mots, trop près sans doute, au point que le mot mal tourné peut causer la dispute. Il est le père de mes trois enfants, celui avec lequel j'ai désiré la famille, la fratrie, la vie ensemble. Il est mon compagnon, celui qui me connait si bien dans mes forces et mes détours sans fin, celui qui me pardonne parce qu'il m'aime pour ce que je suis, sans phare, et sans faux-semblant. J'aimerai vivre longtemps près de Lui, lorsque nos enfants grandis auront fait leur vie. J'aimerai continuer à embellir notre Lieu, pour que nos enfants aiment y revenir, pour se reposer, déposer leurs soucis, et plus tard, y laisser leurs enfants qui nous verront devenir grands-parents. J'aime à imaginer ces jours remplis des rires d'enfants. Peut-être en sera-t-il autrement, mais j'en doute, car les enfants aiment leur maison comme leur citadelle, comme le Lieu où déjà ils déposent leur fatigue, leurs soucis, leurs joies. Je crois que notre famille est unie, peut-être suis-je dans l'illusion. Et cependant j'ose espérer que non, que le bonheur est entré dans nos murs, dans nos vies, pour y marquer quelque chose qui jamais ne désespère.

  Il suffit sans doute de ces quelques points pour ne rien avoir à réclamer d'autre. Le bonheur des siens, tout entier tourné vers leur construction. Mes grands font leur premier travail d'été, dans les champs de maîs, leur labeur est difficile et reconnu pour son sérieux. Je suis fière évidemment, de leur attitude. Les valeurs d'honnêteté dans le travail  n'ont pas été transmises en vain. Et je ressens leur sérieux comme une fierté qui m'honore, car c'est pour eux d'abord qu'ils soignent le travail, et cette pensée me comble de joie. Leur avenir est déjà moins incertain, car leurs qualités s'accompagnent de respect pour les choses à accomplir. Je suis fière, je n'imaginais pas à quel point cela serait important pour moi, de les savoir du côté de l'honnêteté et du sérieux, plutôt que de la paresse et du faux- semblant. Ce sont de belles personnes en devenir, et j'assiste spectatrice à leur devenir en acte.